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Nouvelle "Le siècle des femmes"

Ce soir du 28 mai 2020, Héloïse est à l’honneur. Entourée de ses proches plus nombreux qu’à l’habitude. Installée confortablement dans son fauteuil, elle observe, elle écoute, elle a visiblement un message important à nous dire, alors, laissons-lui la parole.

Je suis venue au monde en 1920, un siècle où il s’est passé tant d’évènements en France comme dans le monde. Je ne saurai vous parler de tous, le film s’est déroulé si vite, je préfère laisser passer les images les plus sombres, même si je ne les oublie pas. Comme je suis une femme, j’ai plutôt en tête quelques avancées les concernant, faites à petits pas. Je vais vous parler de leurs conditions, à trois époques différentes.

Entre 1920, 30, 40 ; naître fille n’est pas propice à un avenir de choix. A la campagne, il est souhaitable de naitre garçon, surtout en ainé. Il aidera le père, afin d’être préparé à la relève pour les travaux à la ferme, ou à la bonne marche de l’entreprise, cet héritage du savoir- faire lui sera transmis en priorité.

Si c’est une fille, bon, on se console en souhaitant que le prochain enfant à naître soit un garçon, on y pensera chaque soir, jusqu’à ce que cet héritier tant désiré pousse son premier cri. Il sera adulé, valorisé. Les enfants ne sont pas programmés, c’est la nature qui décide, d’où une des raisons de familles nombreuses.  En attendant, la femme en devenir aide à la maison, s’occupe des plus jeunes nés depuis. Sa mère lui apprend tout ce qu’une jeune fille doit savoir pour être une bonne épouse, une bonne mère, une parfaite maitresse de maison. La couture, la  cuisine, le tricot, la broderie, n’ont plus de secrets pour elle, c’est dans la continuité des choses. Sûr, on lui choisira un bon parti, sans son avis, son avenir sera assuré. 

En attendant ces jours rêvés, elle fréquente l’école des filles, si bien qu’elle ne saura pas ce que pensent les garçons, certains codes lui seraient pourtant utiles dans quelques années.  Arrivée en sixième, si elle est interne, elle s’y rend en uniforme bleu marine, jupe plissée, gilet ou veste assortis, chemisier blanc, col Claudine, socquettes blanches, chaussures plates vernies.

Si par chance, elle vit dans un milieu aisé, elle étudie jusqu’au baccalauréat, poursuit rarement des études plus longues, estimées pas vraiment nécessaires à son avenir puisqu’elle rencontrera un mari ayant une bonne situation, qui lui demandera d’assurer sa présence au foyer. Pourquoi voir plus loin, elle ne manquera de rien, sauf d’indépendance. Elle devra rendre des comptes, devra s’estimer heureuse de pouvoir satisfaire ses envies superflues, devra rester disponible à tous les imprévus avec le sourire, sans oublier de rester fidèle à son mari. La rencontre des deux familles est essentielle avant la présentation de l’heureux élu, décision évidemment des parents. Ce jeune homme, bien sous tous rapports, l’accompagnera au bal sous l’œil observateur des mères, en attendant le grand jour.                                                                                                       

Par contre, si elle vit dans un milieu très modeste, même si elle aspire à poursuivre des études, elle ne doit plus y penser, elle quitte l’école à douze ou quatorze ans pour  apprendre un métier manuel afin de gagner sa vie, préparer son trousseau, ceci en attendant de se marier.

La guerre s’annonçant proche, les fiançailles sont devancées. Après tout, elle est en âge de se marier afin de ne pas rester vieille fille, elle n’aura pas l’honneur d’être coiffée du chapeau des Catherinettes, mais sera sous peu couronnée d’un voile blanc. Elle devra attendre le retour de l’amoureux, sauront-t-ils patienter afin de ne pas goûter au fruit défendu avant le grand jour ? Eh non, c’est bien trop long. Lors d’une permission du fiancé, ils n’attendent pas l’autorisation de la famille pour sauter le pas, et arrive ce qu’il ne fallait surtout pas. Il faut vite les marier avant que les amis et voisins ne commentent la faute, ce serait une honte pour la famille. Elle va se serrer, se serrer, elle étouffe avant l’heure. La robe blanche sera de mise, même sans virginité. Dès le lendemain elle fera relâche, Ils seront mari et femme pour toute la vie, pour le meilleur et pour le pire. Si toutefois le pire se présente, il sera difficile de rompre les liens, Le divorce est très mal vu, montré du doigt.

Après avoir fêté ses vingt ans, dans la douleur elle donne naissance à une fille, d’autres enfants naissent sans tarder. Souvent, elle doit assurer de pair un emploi pénible pour un maigre salaire nécessaire au minimum vital, quant au superflu, elle en connait seulement le sens, en attendant d’y goûter.

La guerre terminée, depuis peu elle obtient le droit de vote, mais suivra probablement l’avis de son mari qui estimera qu’elle n’y connait rien. Elle regrette de ne pas mettre en pratique l’enseignement acquis lors de ses études. 

  

 -  50-60-70 : Deuxième  génération, trente ans plus tard. Si toutefois la jeune femme décide  de se marier avant ses vingt et un ans, âge de sa majorité, elle doit demander l’aval officiel de ses parents. Fin 70  elle peut ouvrir un compte bancaire à son nom, donc signer des chèques.  

Ses tenues vestimentaires évoluent.  Elle porte le pantalon depuis peu, ses sorties sont plus libres. L’année 68, elle est ravie d’aller manifester dans la rue, à cor et à cris, collée aux garçons. Elle ne veut pas vivre comme sa mère, rejette les contraintes, balaie les qu’en dira-t-on, dévoile son corps, opte pour la mini-jupe.  En fin de semaine elle danse dans les surprises-parties, flirte librement.

Depuis peu, la loi concernant la contraception lui permet de choisir ou pas, d’avoir un enfant, grâce à la pilule. Certains hommes  s’inquiètent de cette nouvelle liberté accordée aux femmes. Allaient-elles en profiter pour vivre des aventures en dehors du couple ?  Les parents sont un peu plus rassurés si leur fille passe la nuit chez le petit copain, ils craignent moins de conséquences possibles. 

Après la vague de 68, contre vents et  marées, face à une majorité d’hommes, Simone Veil se bat pour que les femmes aient la possibilité d’interrompre légalement une grossesse non désirée. Elles ne risqueront plus leur vie en tentant d’avorter par des méthodes douteuses, d’être condamnées, jugées. Elles ne chercheront plus discrètement qui connait une faiseuse d’anges, ou  à défaut un bref voyage en Angleterre. Ni vu ni connu, on n’en parle plus.

Elle peut exercer une profession sans l’accord de son mari. Depuis peu, sa signature pourra être apposée au bas de la déclaration de revenus. Elle a droit à l’autorité parentale, tout comme le père.

  -  80-90-01-10 : Troisième génération : Au mariage, la majorité des femmes adoptent le nom de l’époux, mais porter le nom du mari est comme nier sa propre identité, comme si elle n’existait pas sans lui. Si elle divorce elle peut reprendre son nom, c’est une comme renaissance, une nouvelle vie. En se mariant elle a aussi la possibilité de garder son nom d’origine qu’elle peut  faire suivre par celui de l’époux. 

La vie à deux, sans être marié, devient monnaie courante. Cette génération vit souvent plusieurs expériences de couple. L’enfant peut porter le nom de la mère, en second  celui du père. Quelle salade cette affaire de noms.

 Le congé parental est ouvert à chacun des parents, mais difficile à appliquer, du côté des employeurs et souvent des pères. Généralement, celui qui a le moindre salaire prendra ce congé, donc, majoritairement ce sera la mère. 

 Si la fille fréquente l’école publique, elle connaitra la mixité devenue obligatoire. Son éducation au sein de la famille devient (sensiblement) comparable à celle des garçons. 

 Même s’il est écrit : à travail égal, salaire égal, des années plus tard il faut toujours se battre. La majorité des femmes sont salariées, donc, travaillent à l’extérieur, puis à l’intérieur, journée double non rémunérée à son juste prix. La parité des tâches comme la parité des salaires est rarement appliquée. Les familles éclatent, la charge éducative et financière revient majoritairement aux femmes.

 N’oublions pas les femmes qui choisissent de mener leur vie comme elles l’entendent, souhaitent décider seules, ne veulent ni couple officiel, ni enfant, étant conscientes des responsabilités. Pour celles ambivalentes à ce sujet, ce n’est pas le bon compagnon ou pas le bon moment, d’autres priorités s’offrent à elles. Elles peuvent faire carrière sans frein, tenter d’accéder au même statut que les hommes,  malgré les barrages rencontrés.

Ces dernières années, dans les couples les femmes mènent souvent la barque. Elles guident habilement vers les décisions à prendre, pensent aux petits riens si importants, elles sont les piliers de la famille, elles sont l’équilibre de la société. Même si leur situation s’est améliorée, elle n’est pas terminée, loin de là. Chaque progrès mériterait un long commentaire, mais c’est un vaste débat. 

Ces quelques avancées, ne concernent que celles obtenues par les lois. Sans passer par celles-ci, il y en eut bien d’autres, acquises par diverses associations, ceci en une foi inébranlable. Les droits peuvent s’appliquer sans loi, il ne suffit pas de le vouloir, il faut y croire.                                                           

2020 : Vous, femmes qui avez la parole,  veillez à ne pas faire deux pas en avant, un pas en arrière, ce qui me semble parfois craindre ces derniers temps.

Du haut de mes cent ans, je vous passe le relais. J’ai connu des femmes de tous milieux, de tous âges, de toutes conditions. Ce qu’elles ont acquis, elles l’ont obtenu par un parcours de combattante. 

J’ai fait partie de celles-ci, j’en suis fière. J’ai essuyé des échecs, j’ai séché des larmes, j’ai gagné des batailles. Je pense que le vingt et unième siècle sera : Le siècle des femmes.                                               

Annick D.

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